BREF APERCU DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L’EGLISE

INTRODUCTION

L’homme ne peut vivre isolé dans son environnement, il est obligé de partager son existence avec d’autres individus qui constituent la société. Or, cette société, pour être vivable, ne peut être ordonnée uniquement en fonction des seuls besoins de l’économie. Les relations qu’entretiendront les individus doivent répondre à un minimum de principes, de valeurs qui garantissent le bien commun et l’équilibre de l’homme en tant qu’être social, donnant ainsi à son activité un cadre et des normes.

C’est l’ensemble de ces principes que nous appellerons doctrine sociale, à la condition qu’il soit synthétique, stable et universel.

L’Eglise catholique est le seul corps social à présenter avec autorité une doctrine sociale cohérente parce qu’elle est la seule à respecter intégralement la loi naturelle.

 

DEFINITION, FONDEMENTS ET RAISON D’ÊTRE

La doctrine sociale de l’Eglise est la partie de la doctrine de l’Eglise qui traite de la vie des hommes dans les sociétés temporelles qu’ils forment. « C’est l’application des principes constants de la théologie morale à la vie en société. » (Jean Madiran)

Cette doctrine se fonde sur l’ordre des choses, considéré comme la première expression du vouloir divin à l’égard des hommes, cet ordre qui, selon Saint Thomas d’Aquin « est conforme à la nature des choses telles qu’elles ont été créées… ». Cette doctrine s’appuie donc sur le réel, sur la vérité, sur la liberté. C’est ainsi qu’on peut dire que la loi naturelle en est le principal fondement dans la mesure où elle dérive de la nature humaine et que l’homme la connaît par la lumière naturelle de sa raison

Mais ce serait une erreur de limiter les fondements de la DSE à la seule loi naturelle. La loi surnaturelle y joue une part prépondérante, comme nous le rappelle le cardinal Pie : «on ne changera point l’essence des choses : Jésus-Christ est la pierre angulaire de tout l’édifice social. Lui de moins, tout s’écroule, tout se divise, tout périt... Les hommes ne sont pas moins soumis à l’autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur vie privée. » 

La doctrine sociale de l’Eglise tient son origine des textes sacrés mais elle a été définie précisément de Pie IX à Pie XII dans une continuité sans faille, avec pour finalité l’édification d’une société harmonieuse, c’est-à-dire, nous dit Jean Ousset, «une société où chacun a sa place. Le peuple ne doit pas être une masse, recevoir des impulsions de l’extérieur, il doit vivre de sa vie propre : vie des familles, des corps de métiers, vie naturelle… ; Tandis qu’une planification croissante, à l’échelle mondiale, écrase les hommes et rend leur salut très difficile, l’Eglise, par sa doctrine sociale, pose les principes d’une société où les aptitudes de chacun peuvent librement s’exercer dans une hiérarchie d’institutions à sa mesure » (J.O Verbe n° 100 mars 1959)

 

CONTENU DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L’EGLISE

Les grandes lignes de cette doctrine sont très bien résumées par le pape Pie XII dans son radio-message de Noël 1956 : « Il y a un ordre naturel même si ses formes changent avec les développements historiques et sociaux. Mais les lignes essentielles ont toujours été et demeurent les mêmes : la famille et la propriété comme base d’assurance personnelle puis, comme facteur complémentaire de sécurité, les institutions locales et les unions professionnelles et finalement l’Etat »

La doctrine sociale de l’Eglise peut donc se définir dans les grands points suivants :

  • La place primordiale de la famille

C’est autour de la famille que s’organise la société, qui ne peut en aucun cas se définir comme un simple conglomérat d’individus vivant chacun pour soi et poursuivant égoïstement sa propre destinée. Le pape Pie XII rappelait en 1950 que la société est formée « de la communauté économique et de la solidarité morale des familles qui, transmettant de génération en génération le précieux héritage d’un même idéal, d’une même civilisation, d’une même foi religieuse, assurent la cohésion et la continuité des liens sociaux ».

Cellule de base de la société, c’est autour de la famille que gravitent toutes les questions essentielles, toutes les valeurs qui garantissent à la société son équilibre et la poursuite du bien commun. C’est donc bien avec et pour la famille que devront être réfléchies toutes les questions d’éducation, d’école, de logements, de services, d’équipements. C’est aussi la famille qui doit être en perspective de toutes les réformes qui tentent de trouver des solutions aux problèmes très actuels des retraites, des justes salaires, de la place de la femme dans le monde du travail

Et bien sûr, toutes les grandes questions éthiques débattues aujourd’hui comme le mariage, le respect de la vie, la régulation des naissances ne sauraient trouver de solutions en dehors des principes posés par la doctrine de l’Eglise, au risque de porter atteinte à la pérennité de la famille et donc à la stabilité de toute l’édifice social.

Enfin, pour bien faire comprendre que la famille est au cœur de tout l’édifice social voulu par l’Eglise et dont les grandes lignes sont développées ci-après, Pie XII rappelle que « l’unique mesure de progrès, c’est la création des conditions sociales toujours supérieures et meilleures, pour que la famille puisse exister et se développer comme unité économique, juridique, morale et religieuse. »

  • Le travail, question essentielle pour comprendre la liberté de l’homme

Dans une société chrétienne, le travail n’est pas la finalité de l’homme, celui-ci a été crée « pour louer, honorer et servir Dieu Notre Seigneur et, par ce moyen, sauver son âme ». Mais, c’est pour atteindre cette fin que le plan divin a établi le travail comme moyen incontournable. Saint Thomas nous dit que « le travail n’aurait pas été pénible comme il l’est devenu dans l’état de nature déchue. Il aurait été joyeux comme il convenait à la providence de Dieu et à la puissance intacte de l’homme ». L’homme devient vraiment libre par son travail et il est obligé de travailler parce que Dieu l’a crée libre. L’organisation de la société doit donc donner au travail, sa juste place dans cette perspective divine en opposition aux conceptions marxistes ou ultralibérales. Saint Thomas nous rappellent les conséquences moralisatrices du travail qui « chasse l’oisiveté, réprime la concupiscence, nous met en état de faire l’aumône… ». Telle est l’éminente dignité du travail de l’homme.

Quant aux modes d’organisation du travail, l’Eglise ne s’est jamais opposé aux différentes formes que celui-ci peut prendre, elle a seulement rappelé les règles que chacun doit respecter pour préserver les principes élémentaires de justice sociale.  Puisant très souvent leurs enseignements dans les saintes écritures, Saint Thomas d’Aquin, Léon XIII dans Rerum Novarum, Pie XI dans « Quadragesimo Anno », Pie XII dans ses radiomessages, ont tous rappelé les principes de justice commutative qui régissent l’exercice du travail et les relations du patron et du salarié, définissant les devoirs et les obligations réciproques de chacun :

-   Légitimité du salariat

-   Rémunération du travail à sa juste valeur

-   Prise en compte des compétences et des aptitudes personnelles

-   Principe d’inégalités des salaires en fonction des responsabilités

-   Légitimité de la libre concurrence, contenue dans de justes limites

-   Obligation du repos dominical

- Prise en compte du contexte familial et des charges qui en découlent

Mais les saints pontifes n’hésitent pas à formuler de prudentes recommandations à l’usage des temps de crise et rappeler qu’on ne saurait méconnaitre impunément la situation des entreprises et les exigences du bien commun.

  • La propriété comme vecteur de stabilité

« La raison intrinsèque du travail entrepris par quiconque exerce un métier, le but immédiat visé par le travailleur est d’acquérir un bien qu’il possèdera en propre et comme lui appartenant ». Cet enseignement de l’encyclique Rerum Novarum est clair et donne une totale légitimité à l’acquisition de biens comme fruit du labeur de l’homme. Travail et propriété sont donc indissociables et apparaissent comme une condition et une garantie de la liberté personnelle, comme le soulignait Pie XII dans un radiomessage en 1941: « N’est-ce pas la propriété privée qui doit assurer au père de famille la saine liberté dont il a besoin pour pouvoir remplir les devoirs que le Créateur lui a assignés, pour le bien-être physique, spirituel et religieux de la famille ». 

Et le pape Léon XIII de poursuivre dans cette même encyclique en soulignant  l’importance qui doit être accordée à la propriété dans toute politique sociale : « Qu’il reste bien établi que le premier fondement à poser par ceux qui veulent sincèrement le bien du peuple, c’est l’inviolabilité de la propriété privée »

Pourquoi l’Eglise accorde-t-elle une importance si grande à la propriété dans sa doctrine sociale ? Tout simplement parce que « la question sociale tourne pour une large part autour du problème de la propriété, affirme le cardinal Pie. La propriété est le principal facteur de stabilité et de pérennité de la cellule familiale et la possession de biens est un incomparable stimulant du travail. Rien de plus de légitime que l’usage de biens matériels.

Mais il convient de rappeler la nécessaire mise en perspective des biens matériels par rapport aux biens spirituels comme le fait Pie XII en précisant que « les biens de la terre sont naturellement et essentiellement ordonnés à la vie de l’esprit et à une perfection plus haute de la vie civile, morale et religieuse, nécessaire à l’homme raisonnable » .

Les institutions, les lois doivent favoriser la propriété privée et la constitution d’un patrimoine et ne pas entraver sa transmission mais le détenteur de ce patrimoine devra se rappeler le conseil de l’auteur de l’Imitation : « Gardez-vous de vous y attacher »

  • Les corps intermédiaires garants de la diversité, de la richesse et de la vitalité de la cité et condition d’un véritable progrès social.

Face au socialisme dépersonnalisant et à sa soi-disant antidote le libéralisme individualiste et égoïste, l’Eglise propose une troisième voie pour l’organisation économique et sociale de la cité, fondée sur le droit naturel. C’est celle des corps intermédiaires. Ils tiennent leur nom du fait qu’ils s’intercalent entre l’Etat d’un coté et les personnes et les familles de l’autre.

L’homme seul, noyé dans la masse, perd ses repères, se dépersonnalise. « Il vaut mieux que deux soient ensemble que d’être seuls, car alors ils tirent l’avantage de leur société… » nous dit la sainte écriture (Ecc.IV 9).

Pie XI, dans « Divini Illius Magistri » explique pourquoi « la société civile est parfaite, car elle a, en elle, tous les moyens nécessaires à sa fin propre qui est le bien temporel ». Ces moyens dont parle le pontife sont en partie les corps intermédiaires. On peut les définir comme de multiples groupes sociaux, communautés diverses, ordonnées, à la mesure de l’homme, au sein desquelles se forme sa personnalité, s’exercent ses responsabilités et qui jouent entre lui et l’Etat un rôle de relais, d’amortisseur.

La cohésion de l’édifice social et les corps intermédiaires eux-mêmes ne seront pérennes que si le principe de subsidiarité en est la règle de fonctionnement ; Les papes Pie XI et Pie XII y ont souvent fait référence. Il peut se définir ainsi :

« Ensemble des règles morales permettant à un groupe placé à un niveau donné de la pyramide sociale, le libre exercice de ses pleines et entières responsabilités dans le respect de celles du niveau inférieur et avec l’appui éventuel du niveau supérieur».

Ces groupes sociaux peuvent donc être classés en trois catégories :

-   Les corps intermédiaires professionnels ; ce sont ceux qui assistent les métiers et l’entreprise

-   Les corps intermédiaires locaux,

-   Les corps intermédiaires culturels enfin, représentés principalement par les structures éducatives (école, université.. .), les associations récréatives etc…

  • Une vie économique et une organisation des métiers qui privilégient les corps.

Appliquer au monde de l’entreprise ce principe de subsidiarité, c’est donner le maximum de chance de conserver ce lien social si souvent mis à mal par le syndicalisme au cours des décennies. C’est ce qu’ont rappelé souvent le pape Léon XIII et ses successeurs en faisant la promotion d’une organisation par corps, chaque corps s’occupant de résoudre les difficultés qui relèvent de ses compétences autant que de ses intérêts. Il faut donner à chacun, qu’il soit ouvrier, cadre, agent de maitrise, employé, ingénieur etc…, les pouvoirs correspondants à son domaine de responsabilité de manière à développer les ressorts de liberté et d’initiative. Encore une fois, rappelons l’enseignement du magistère romain sur cette question dans l’encyclique « Quadragesimo Anno » : « La politique sociale mettra donc tous ses soins à reconstituer les corps professionnels. La nature incline les membres d’un même métier ou d’une même profession, quelle qu’elle soit, à créer des groupements corporatifs ». La constitution de ces corps professionnels ne peut s’envisager qu’à partir de ce que Jean Ousset et Michel Creuzet appelaient les « trois réalités fondamentales de l’ordre économique et sociale à savoir :

-   L’entreprise qui est l’unité économique naturelle résultant de l’association de deux facteurs de production : le capital et le travail ;

-   La profession qui fait concourir des chemins de compétences différentes en vue d’une activité économique définie

-   Le métier qui représente l’aspect personnel dans les corps professionnels, à savoir l’habileté, la connaissance des procédés techniques qui définissent le métier. »

  • Une société politique hiérarchisée permettant à chaque niveau d’exercer pleinement ses responsabilités et de garantir le bien commun.

Telle est la finalité que l’Eglise demande à toute organisation de la vie politique. Elle n’a jamais imposé de modèle de structuration du territoire mais seulement que tout soit disposé avec ordre, mesure et harmonie pour le bien être des habitants. Pour satisfaire leurs besoins, l’action publique sera nécessaire. Ce sont aux corps intermédiaires locaux et à l’Etat qu’il incombe cette responsabilité qu’ils exerceront dans le respect du principe de subsidiarité rappelé plus haut. Mais le nombre de niveaux et la taille des institutions sont fonction de l’histoire et de la géographie des territoires.

Le meilleur moyen pour que l’action publique soit adaptée aux réalités locales est d’abord de faire confiance aux hommes de terrain. La commune, au centre des relations ordinaires de la vie, représente, à cet égard, le cadre le plus favorable. Mais pour satisfaire à des besoins supra-communaux inévitables et garantir un équilibre des forces, des échelons entre la commune et l’Etat sont nécessaires. Ils sont, aujourd’hui, le canton, le Département, le Pays, la Région. Ils représentent un emboitement d’échelles indispensable mais dont l’efficacité dépendra d’une double condition : d’une part, le principe de subsidiarité doit régler leurs relations et d’autre part leur autonomie financière et de gestion doit être réelle au risque de devenir une division administrative du pouvoir central.

On peut comprendre que l’organisation administrative d’une nation ait besoin d’évoluer et de s’adapter aux changements économiques et sociaux mais cette évolution de ne peut se faire que par une authentique politique de décentralisation, conservant à chaque niveau les pouvoirs dont il est effectivement capable de s’acquitter.

C’est là que l’Etat doit exercer son vrai rôle de  « garant du bien commun et de « fédérateur des corps intermédiaires » pour reprendre une expression de Pie XII, et non celui d’administrateur et de gestionnaire. L’Etat doit rester fort mais dans le cadre de ses trois principales missions : mission régalienne, mission de suppléance, mission de coordonnateur, d’arbitre et de protecteur.

Une saine conception des corps intermédiaires suppose une saine conception de l’Etat, ni faible, ni totalitaire.

Pour être complet sur la vision de l’Eglise sur l’organisation politique de la société, il convient ici de rappeler l’obligation d’une reconnaissance et d’un amour de la « Patrie », comme nous le rappelle Pie XII : « il existe un ordre établi par Dieu, selon lequel il faut porter un amour plus intense et faire du bien de préférence à ceux à qui l’on est uni par des liens spéciaux ».

Allons plus loin encore et considérons à la lumière de l’enseignement de l’Eglise qu’une société véritablement conforme à sa doctrine sociale, c’est une société qui reconnait à l’Etat des devoirs envers la religion et que le cardinal Ottaviani résumait dans ses trois formules :

-   Profession sociale et non pas seulement privée de la vraie religion.

-   Inspiration chrétienne de la législation

-   Défense du patrimoine religieux du peuple contre toute attaque de ceux qui voudraient lui arracher le trésor de sa foi et de la paix religieuse.

C’est la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus Christ.

 

CONCLUSION

Ce rappel des grandes lignes de la doctrine sociale n’est qu’un survol de ce sujet très vaste que le magistère de la Sainte Eglise a traité sous tous ses aspects. Il doit être une invitation à consulter les nombreux textes qui apportent des réponses à beaucoup de questions de société que se posent nos contemporains. Elaborés principalement au cours des deux siècles passés pour répondre à des contextes socioculturels variés, ils restent toujours d’actualité et doivent être connus de tous les acteurs de la cité en situation de responsabilités, qu’ils soient gouvernants, élus nationaux et locaux, chefs d’entreprise, salariés ou père de famille. La doctrine sociale de l’Eglise n’est pas une matière à option. Toute son importance est soulignée par le saint pape Pie X : « La force des sociétés est dans la reconnaissance pleine et entière de la royauté sociale de Notre Seigneur et dans l’acceptation sans réserves de la suprématie doctrinale de son Eglise ».

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NB : Les sources qui ont permis de rédiger cette synthèse sont principalement les suivantes :

  • La doctrine sociale de l’Eglise dans la crise doctrinale actuelle de Arnaud de Lassus
  • Pour qu’il règne de Jean Ousset
  • Le travail de Michel Creuzet et Jean Ousset
  • Les différentes encycliques des papes citées dans le texte
  • La doctrine sociale du Cal Pie de Etienne Catta
  • La Royauté Sociale de Notre Seigneur Jésus Christ du Père Théotime de Saint Just
  • Jean Ousset et la Cité Catholique de Raphaëlle de Neuville

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